Auschwitz – Birkenau, Devoir de Mémoire

7 février 2011

Auschwitz   Birkenau, Devoir de Mémoire | auschwitz 0603

Auschwitz était la visite obligatoire de nos vacances à Cracovie. D’ailleurs par le plus grand des hasards, nous nous y sommes rendus le 27 janvier 2011, soit exactement 66 ans après la libération du camp. Nous avons croisé sur notre passage tout un tas de cérémonie, dans la ville et même au sein du camp.

Visiter Auschwitz est une expérience très particulière, on passe par de nombreux sentiments tout au long de la progression d’Auschwitz I (le camp de concentration) à Auschwitz II – Birkenau (le camp d’extermination), il existe d’ailleurs un Auschwitz III – Monowitz un peu plus éloigné, mais nous n’y sommes pas allés.

Les premières impressions quand on arrive après un peu moins de deux heures de bus sont la surprise. La surprise de voir qu’en fait le camp d’Auschwitz I se situe à la périphérie directe d’une ville industrielle conséquente, Oświęcim, la surprise d’apercevoir la route principale à la fenêtre des baraquements. Le fait que le monde extérieur ne soit qu’à quelques mètres de là est assez déroutant, même si le panorama devait être certes différent il y a 66 ans.

La surprise de la petite taille du camp également, des constructions abouties en briques, qui n’évoquent a priori pas les conditions insalubres que l’on connaît des camps. Il est très difficile de réaliser que des choses si dures se sont passées ici, le paysage ne dit rien de la cruauté ni de la souffrance que renferme la mémoire des lieux, les barbelés qui nous entourent sont les seuls éléments qui nous le rappellent.

Et déjà, on sait. On sait que l’on ne trouvera pas ce que l’on est venu chercher. On est venu, consciemment ou pas, faire l’expérience de ces camps, on est venu comprendre, partager une douleur qui nous est étrangère. Nous sommes bien là mais nous savons que nous n’arracherons rien de la souffrance qui a régné ici. Nous ne pouvons que constater a posteriori ce fragment d’histoire, ici aucune empathie, que le silence des âmes qui hantent les lieux. Déjà la fiction que l’on a vécu dans La vie est belle ou La liste de Schindler nous semble plus réelle que ces lieux vides et tristes.

S’en suit l’incompréhension et même un peu de révolte face à tous ces gens qui posent en dessous du slogan « ARBEIT MACHT FREI » (le travail rend libre), comme s’ils avaient confondu ce lieu de mémoire avec un vulgaire parc d’attraction. Incompréhension mais malheureusement, pas de surprise. Mêmes sentiments face à ces groupes, ou devrais-je dire troupeaux, qui suivent au pas de course un guide au discours lacunaire, sans tourner la tête ni prêter attention aux pièces qu’ils traversent ou face à ces femmes derrière des poussettes dans lesquelles gesticules de très jeunes enfants.

Et puis viennent l’oppression, le mal-être. La visite se révèle longue et pénible. On entre, on ressort. Encore et encore et cela me paraît sans fin. Je ne supporte plus d’ouvrir ces portes, d’entrer dans ces bâtiments qui renferment une odeur que l’on ne peut ni supporter ni oublier. Qui chaque fois se fait plus tenace. Sans doute une banale odeur de renfermé, mais qui ici évoque tellement plus. Une odeur âpre, horrible, que l’on ne peut s’empêcher d’assimiler à l’odeur de la mort.

De la même façon, la reproduction du bruit des trains dans les différents pavillons, et notamment celle du pavillon français, me sont très difficiles à supporter.

Enfin, la douleur. Le seul moment d’empathie pour ma part, les seuls fragments de vie qui persistent ici. Le baraquement 4. Des montagnes de lunettes, de casseroles, de brosses à dent, de valises. Le pire étant les pièces remplient de paires de chaussures, d’adultes et d’enfants, à perte de vue. Des milliers de paires, au bas mot. Des milliers de paires n’appartenant qu’ « aux derniers » déportés. C’est un sentiment inexplicable, une grosse claque dans la figure que vous n’aviez pas anticipée. Tout ce qui nous paraissait si irréel dévoile ici tout son sens., toute sa réalité. Nous n’avons pas pu voir -ou plutôt nous avons échappé- aux montagnes de cheveux, qui étaient en restauration, et je pense que c’est mieux ainsi.

La visite d’Auschwitz I se termine par les chambres à gaz ainsi que les fours crématoires où tout le monde se presse dans un espace exigu, mais tout cela ne m’évoque rien. Puis on part pour Birkenau.

On s’éloigne de la ville d’Oświęcim et en quelques minutes nous voilà au milieu de nulle part, face à cette image funestement rendue célèbre par La liste de Schindler de l’entrée du camp avec ces rails sans fin. Et là, ce que je vois me dépasse. Je ne m’en rendrais compte que plus tard que ma montre s’est arrêtée pendant deux heures, précisément ici.

Me voilà par -11° dans ce paysage enneigé de cent soixante et onze hectares, au milieu de centaines de baraquements parfaitement semblables et alignés, dans un monde symétrique où je ne trouve aucun signe ni de vie ni d’humanité auquel me raccrocher. Ça a été une expérience très dure pour moi, de ne ressentir rien d’autre que le vide et l’ordre. Je me sens minuscule dans ce paysage surréaliste et massif. Les centaines de latrines qui n’étaient composées que de centaines de trous dans des blocs de béton au milieu des baraquements, surplombées d’un « Vertratte dich ruhig » (Garde le silence) ne m’ont pas donné plus. 

Il ne reste rien ici. Aucun signe de ces 1 100 000 vies que l’on a ôtées. Des gravures imperceptibles sur le bois de ce qui servaient de couchettes, tout au plus.

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PIQÛRE DE RAPPEL

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Je pense qu’il est inutile de préciser que tout propos négationniste ou injurieux ne sera toléré ici. Toutes les photos présentes dans cet article sont autorisées et de ma propriété. Je vous ai épargné tous les épisodes choquants de la visite, que je ne  pense pas être en droit de vous imposer, les piles d’objets, les chambres à gaz, les fours crématoires, le mur de la mort, les latrines, et tant d’autres.

INFORMATIONS

Je vous conseille (si vous êtes intéressés) de faire cette visite en individuel. Sachant que le musée est gratuit et que le billet de bus aller-retour Cracovie – Auschwitz est de 20 zlotys par personnes (5€), il me paraît scandaleux d’aller payer un tour organisé d’une trentaine d’euros par personne, qui vous rendra dépendant d’un guide et de sa visite (les guides ne visitent pas entièrement les camps) et vous forcera à supporter cinquante autres touristes en permanence (alors que les pavillons restent assez petits). La gare routière de Cracovie est très bien indiquée (arrivés à Dworzec Glowny, la gare centrale à côté du centre commercial, suivez les panneaux  jaunes PKP). Les photos sont autorisées, sauf dans de rares endroits (respectez-le ;)).

ALLER PLUS LOIN

Romans

Si c’est un homme, Primo Levi

Aucun de nous ne reviendra, Charlotte Delbo

Films

Nuit et Brouillard, Alain Resnais

La liste de Schindler, Steven Spielberg

La vie est belle, Roberto Benigni

Musique

Nuit et brouillard, Jean Ferrat

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17 Commentaires

Ines
7 février 2011, 11 h 27 min.


Un très bel article qui m’a fait froid dans le dos…ça doit être bouleversant de parcourir ce camp! De belles photos aussi, une belle couleur qui cadre complètement avec la lourdeur du lieu!! Hâte de lire la suite de ton voyage! Bonne semaine


whatKatydidnext

Merci pour ces compliments. En effet, c’est une expérience vraiment particulière. Pour la suite de la semaine le programme sera plus léger, Cracovie sous la neige, les illuminations, les bonnes adresses où boire et manger, etc ;)

lowett
7 février 2011, 12 h 52 min.


Très bel article.
J’ai visité les camps quand j’avais 16 ans, j’étais partie en Pologne avec mon école. Nous n’étions qu’une petite trentaine, nous avons eu la chance de faire la visite entre nous, le groupe divisé en 2 donc 15 de chaque côté et nous étions tous respectueux de ce que nous visitions.
C’était à Pâques, il faisait beau et ensoleillé ce qui était très étrange.

Cette visite a laissé en moi une marque qui ne partira jamais. Au moment même, je ne me rendais pas compte de ce que je visitais. Et pourtant, j’avais été préparée, j’avais vu des films et des reportages, eu des cours. Mais on ne réalise pas.

Je n’ai réalisé qu’en rentrant de ce séjour, et en voyant à la télévision un reportage sur un train qui avait été arrêté par des belges (je suis belge). J’y ai vu une vieille dame raconter avec les yeux humides comme elle avait été sauvée ce jour là, de ce train qui l’aurait emmenée indubitablement vers Auschwitz. Là, j’ai réalisé, j’ai remis les choses dans ce contexte, compris où cette dame aurait pu être emmenée et ce qui l’y attendait et j’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter pendant plus d’un quart d’heure, dans les bras de ma mère.

Même si j’avais vu de véritables images de la libération des camps (il y avait une projection au début de la visite dans une sorte de petit cinéma), avec des vivants qui portaient des morts mais qui ne m’évoquaient que des presque-squelettes portant d’autres squelettes… Je n’avais pas réalisé.

Aujourd’hui je dis que la visite de ce camp a marqué mon entrée dans le monde des adultes, où tu quittes l’enfance et les illusions qui vont avec, pour réaliser parfois un peu durement ce dont le monde est capable.

J’ai fait mon travail de fin d’études (qu’on fait à 18 ans en Belgique, avant d’entrer dans l’enseignement supérieur) sur le devoir de mémoire. J’ai vu des films, lu des livres, rencontré des gens. Aujourd’hui, c’est trop dur pour moi de replonger dans tout ça. Je fais des cauchemars systématiquement.


whatKatydidnext

C’est une expérience particulière, et comme tu dis sur le coup on est incapable de « réaliser » ce qu’il s’est passé en ces lieux. Apparemment tu as bénéficié de conditions très correctes pour ta visite de groupe, mais nous avons pu observer des groupes de 50 personnes (élèves ou touristes) qui parcouraient le camp à toute vitesse sur les talons d’un guide pressé, c’était assez déconcertant.

Aurélie
7 février 2011, 13 h 46 min.


Ton article est très fort. Je me suis toujours intéressée à cette période et c’est vrai que j’aimerais beaucoup aller voir ces camps. Comme toi, pour tenter de comprendre l’impossible, de trouver des réponses à toutes ces questions.
Birkenau, donne l’impression sur tes photos, d’être un petit village tranquille tellement loin des horreurs qui s’y sont perpétrées…
Merci pour le livre de Charlotte Delbo que je note, j’ai tout lu et vu tout le reste, c’est un devoir de mémoire à ne surtout pas négliger.
Merci pour ce très bel article.


whatKatydidnext

Merci pour tous ces gentils mots, je ne m’y attendais vraiment pas. En tout cas si c’est une partie de l’histoire qui t’intéresse, c’est sûr que ça pourrait t’apporter beaucoup de pouvoir te rendre une fois sur place. Et puis ça permet de ne pas oublier et de pouvoir transmettre ça à nos proches, nos futurs (pour ma part) enfants.

Lolo
7 février 2011, 13 h 59 min.


Pour moi cette ‘memoire’ de la guerre et de son horreur, je l’ai du grand pere de mon mari. Un francais de 18 ans a l’epoque dont la vie a ete bouleversee quand on l’a fait prisonnier et qu’il a ete transfere dans un premier camps de travail. Il en aura fait trois, s’est echappe a plusieurs reprises, a ete repris et s’est meme rendu a cause de la faim, pas facile de survivre en pleine Pologne pendant l’hiver avec des racines d’arbre pour menu…3 longues annees d’un jeune homme de 18 ans qui un jour est enfin rentre dans son village a la fin de la guerre…Il n’etait pas loin d’Auschwitz et se souvenait de la fumee qui en sortait, des odeurs etc…
Mais l’horreur de son vecu, entre autres episodes, c’est l’histoire qu’il a bien voulu me raconter un jour…un bebe tue sous ses yeux par des nazis polonais, un bebe arrache des bras de sa mere qui hurlait de douleur quand le nazi a tue son enfant en lui tappant la tete contre un mur…Il n’a rien pu faire, lui et les autres etaient dans un camion, temoins de cette horreur et mis a part insulter ces barbares, ils ont tout vu et n’ont rien pu faire…
Il ne parlait pas bcp de ses souvenirs, il le revivait tres souvent le soir quand il s’endormait devant la tele et qu’il cauchemardait…il se battait dans son sommeil. Je me souviens d’une fois ou je me suis levee et doucement je lui ai pris la main, je lui ai dit doucement encore de se reveiller et soudain il a sursaute, a ouvert les yeux et a souffle un grand coup, soulage de constater que ce n’etait qu’un cauchemard, une reminescence d’un passe enfoui…
Ce grand pere que j’aimais comme le mien, etait un exemple de patience, d’amour et surtout d’ouverture d’esprit.
La cruaute humaine, il l’a vue, la vecue mais n’a jamais eleve ses filles et ses petits enfants dans la haine mais dans le respect de la vie…il nous a quitte il y a un an a l’age de 90 ans…


whatKatydidnext

C’est un très beau témoignage que tu nous fais partager. Je suis surprise de voir que cette réalité est si universelle, qu’elle évoque à chacune de vous une histoire personnelle. Je suis contente de voir que chacune a envie de faire partager son expérience face à cette tragique histoire. J’ai moi aussi eu mon arrière grand père fait prisonnier de guerre, mais il est mort quand j’étais très jeune et je n’ai pas pu profiter de ton témoignage.

Mélanie
7 février 2011, 16 h 10 min.


C’est un récit poignant que nous fait partager.
Je ne sais pas pourquoi mais depuis ma tendre enfance je m’intéresse à cette tragédie. J’ai lu beaucoup de livres et vu de films. Par contre dans la sélection des films, je n’aurais pas mis « La vie est belle », l’histoire me semble un peu tronquée mais bon à chacun sa manière de voir les choses.
Tes photos et ton texte retranscrivent vraiment les émotions que tu as pu ressentir au cours de cette visite.
Je n’ai pas encore eu l’occasion de m’y rendre mais je pense et j’espère le faire un jour.

louvero
7 février 2011, 16 h 27 min.


Quelles magnifiques photos d’un lieu pour le moins terrifiant et horrible ! Je ne suis jamais allée là-bas, mon père avait un gros livre de photos sur le sujet et cela m’en disait assez pour accompagner les leçons d’histoire at school. Mais c’est sûr que sur place un truc se passe de très particulier.
:-)

Laura
7 février 2011, 16 h 44 min.


En tant qu’historienne, donc passionnée d’histoire… Ton article m’a énéormément touché. On en peut se rendre compte de toute la douleur et la barabrie qu’il s’est passé dans ces lieux… Mais je trouve que tu as très bien décrit ce que tu as ressenti.
C’est un endroit rempli d’histoire, et quelle histoire, celle d’hommes arrachant cruellement la vie à d’autres hommes, qui leur sont pourtant bien égaux! J’aimerai beaucoup me rendre dans un camp, ce doit être une expérience humaine bouleversante, qui permet de réfléchir sur notre histoire…
Tes photos sont pleine d’émotions…
Merci à toi pour ce bel article, presque un hommage à toutes les victimes des camps!

sophiekune
7 février 2011, 16 h 50 min.


Ma famille y est morte, ma tante a survécu…Je n’ai jamais eu le courage d’affronter parce que la vérité c’est que j’ai peur de ce que je vais voir.
Et j’ai peur de ne pas pouvoir vivre après cela.
Pourtant, j’ai vu des reportages, mais m’approcher de trop près et bien….
Tu me donnes une idée…Peut-être devrais-je me réfugier derrière un appareil photo?
Merci beaucoup en tous cas pour ton magnifique article, merci vraiment…

Lo
8 février 2011, 0 h 23 min.


Très bel article et très belles photos :) Merci pour ce récit. J’ai lu « Elle s’appelait Sarah » de Tatiana de Rosnay sur le sujet. Je l’ai trouvé bouleversant. :)

Yummy Lily
8 février 2011, 22 h 25 min.


Ton récit et tes photos m’ont donné la chair de poule. Je veux moi aussi aller voir ces camps une fois dans ma vie, mais je sais déjà que ce sera une expérience très dure…

Leana
8 février 2011, 22 h 43 min.


Bonjour.
Vous serez peut-être intéressé(e)s par ces deux pages de site :
- ici http://www.sonderkommando.info/actu/aller_a_auschwitz.html vous trouverez (outre des conseils pour qui veut se rendre sur place) des plans des camps d’Auschwitz 1 et d’Auschwitz 2 (Birkenau) avec des photos et commentaires explicatifs dans chaque cas
- et là http://sonderkommando.info/lieux/auschwitz/auschwitzI/index.html une page spécifique et détaillée sur Auschwitz 1.

Jessica
17 avril 2011, 14 h 32 min.


Très beau témoignage, très bel article… sentiment partagé, j’ai eu l’occasion de visiter la maison d’Anne Franck à Amsterdam… Et la sensation est réellement particulière, d’une part un besoin d’histoire, de voir, d’autre part comme une impression de « voyeur » être dans la maison où un drame s’est déroulé.
Le pire moment était pour moi, la pièce où les enfants se mesuraient avec une régle, comme nous avons tous fait… lorsque nous étions enfants, symbole d’une vie existante qui fut détruite.
Et les visiteurs, certains surprenant qui s’exclamait « ho, tu as vu les jouets d’enfant de l’époque, ho que c’est joli »… presque oubliant qui avait vécu dans cette maison.
Des visites guidées aussi, mais pour information, les recettes des visites vont directement dans la fondation « Anne Franck ». J’imagine que cela doit être pareil pour les visites du camp.
En tout cas, merci pour ce récit.

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